Un conte en français
proposé par Marie Eve Stevenne productrice et ponctuellement journaliste culturelle à la RTBF, maison de la radio belge à Bruxelles.
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Pierre dans sa tête se forgeait déjà une
histoire d’aventure et de fol amour. Il s’en alla vers les écuries.
Maguelonne avait lu dans son regard: ma mie, il nous faut fuir ensemble
puisque nos père sont devenus des ennemis. Point d’autre appel ne fallait pour qu’elle suive Pierre. Elle emporta son seul trésor, legs de
sa tendre mère morte, un collier de pierres précieuses d’ambre et d’améthyste reliées par des anneaux d’or qui jamais ne
devait la
quitter. C’était son talisman, sa mémoire et son avenir.
Aussi discrète qu’une biche, bien vite, elle eut rejoint son jeune amant qui l’attendait aux écuries sur son cheval
sellé. Sans dire un mot, il la souleva et l’enveloppa de son large manteau en la serrant contre lui.
Les gardes avaient eu ordre de baisser le pont-levis pour laisser partir au plus tôt le roi de Provence et son fils.
Pierre lança son cheval au galop, ainsi il traversa la plaine et arriva
dans une forêt quand la nuit commençait à tomber. Là, il mit son
cheval au trot. Le corps épuisé de Maguelonne se tassait doucement et sa
tête reposait sur l’épaule du cavalier.
Il fallait s’arrêter pour la nuit. Pierre choisit pour leur
couche un épais tapis de mousse au pied d’un vieux chêne. Il le recouvrit de son manteau pour y faire reposer Maguelonne,
s’étendre à ses côtés et tout au long de la nuit, la veiller entre
sommeil et désir, en plongeant son visage dans le chaud parfum de ses
cheveux.
Vingt jours et vingt nuits, les amants voyagèrent ainsi, s’arrêtant dans auberges seulement pour se restaurer
et dormant au creux des forêts pour garder leur fuite plus secrète. Ils arrivèrent enfin en terre de Provence, toujours s’endormant la nuit
dans les bras l’un de l’autre sans jamais s’accoupler. Pierre espérait
amadouer son père en arrivant au château avec Maguelonne et épouser
sa belle fiancée avec grand faste en la cathédrale St Pierre entre terre et
mer au milieu des eaux paisibles des étangs de Villeneuve. L’évêque
Arnaud bénirait leur union. De ce mariage en grande pompe, Maguelonne
n’en avait cure. Cette nuit, dernière halte avant leur arrivée au château du roi de Provence, dans la forêt baignée du parfum des pins
mêlé à l’odeur de la mer déjà proche, Maguelonne se fit plus tendre.
Pierre se grisa de ses lèvres cerise, baisa tout son saoul ses seins aux
pommes pareils, son corps blanc comme neige et contenta maintes fois son
désir jusqu’au chant du rossignol. Quand l’aube parut, les amants
s’endormirent, épuisés de leur plaisir. Pour laisser les mains de
Pierre caresser sa gorge à loisir, Maguelonne avait détaché son collier
et l’avait posé non loin d’elle. A la pointe du sommeil, Pierre perçut
un frôlement d’ailes. Il ouvrit les yeux et vit un oiseau noir, -était-ce pie ou corbeau ?- saisir dans son bec le collier de Maguelonne et
s’envoler à tire d’ailes. Pierre savait l’attachement de la jeune fille
pour ce bijou. Elle lui en avait conté tout le prix. Il poursuivit le
vol noir de l’oiseau vers les étangs liés à la mer, s’empara d’une
barque amarrée à une berge et, toutes rames dehors, brassa l’eau, suivant fixement des yeux l’oiseau devenu un pont noir, de plus en plus
menu, qui disparaissait vers l’océan dans un ciel déjà embrasé des
lueurs du soleil….
C’est ainsi que Pierre pour l’amour de
Maguelonne et pour l’amour qu’elle portait à un collier fatal, disparut
lui aussi de la vie de la jeune femme en poursuivant jusqu’à la mer le
mirage d’un oiseau voleur de bijou.
On raconte qu’au large un navire prit son
embarcation en chasse et qu’il fut fait prisonnier par des pirates
maures.
Un corbeau maudit avait emporté le collier et
le bonheur des amants. Il avait déployé ses ailes noires comme le temps
déploie les années.
Maguelonne s’éveilla seule, étendue sur le grand manteau rouge de Pierre. Abandonnée comme Ariane sur le rivage. Le
cœur rempli de tristesse et de désespoir, elle appela en vain son amant
et n’entendit que le cri lointain des mouettes. Elle savait qu’une
église et un monastère étaient proches. Ils étaient sur une île reliée à
Villeneuve par un pont. Pierre lui avait dit: dans la cathédrale de
cette île, nous nous marierons. C’est donc là qu’elle irait et qu’elle
l’attendrait.
Maguelonne attendit Pierre pendant vingt ans sur cette île entre terre et mer. Le
monastère l’avait accueillie. Elle y soigna les malades. Ils y venaient nombreux.
Pierre, un jour y débarqua aussi. Etait-il malade et miné par la fièvre? Comment Pierre et Maguelonne se reconnurent-ils après tant d’années ?
Comment Pierre le gentil belliqueux réussit-il à s’enfuir d’une prison maure ? N’était-il pas plutôt resté
de son plein gré dans ce palais où la fille d’un Prince arabe l’avait
séduit? Cette histoire reste très obscure et très mystérieuse. Comme
toute la vie.
Ce qu’on sait, c’est que Pierre et Maguelonne se reconnurent et se marièrent dans la cathédrale de l’île.
Exactement comme Pierre de Provence l’avait prévu bien des années et des
années auparavant.
Pierre et Maguelonne étaient devenus de vieux amants qui se souvenaient de leurs premières caresses et n’avaient
connu que les blessures de l’attente et de l’absence, et aussi celles de
l’incertitude. Elle ne sont pas mortelles. La cathédrale des sables est devenue la
cathédrale de Maguelonne. Elle existe toujours. Le temps semble s’y être
immobilisé pour garder la mémoire du passé à l’ombre des pins et dans
l’étrange sérénité des étangs qui s’étendent à perte de vue
jusqu’à la mer.