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Joëlle Llapasset   | Copyright

La Souris Bleue 


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Une légende raconte qu’une petite Souris Bleue a fait son nid, au pied de l’arc-en-ciel, au Pays des milles couleurs… Celui qui a le bonheur de la rencontrer, voit tous ses vœux exaucés… même les plus insensés, les plus irréalisables!
 Nombreux sont les aventuriers qui s’y sont essayés. Mais personne encore n’a réussi à l’approcher. En vérité, nul ne sait quelle formule magique permet d’y accéder… Et la
Souris Bleue, depuis une éternité, vit bien cachée dans son grand palais couleur indigo.

La véritable histoire est cependant très simple et fort belle…

Au commencement, naquit une petite fille, au château du roi, le Grand René. Une petite princesse si disgracieuse que toutes les fées de la terre, sans nul doute, l’avaient oublié à sa naissance… Sa peau n’était pas blanche comme la neige et ses lèvres n’étaient pas rouge comme le sang. Elle n’était pourtant pas aussi laide qu’il y paraissait: ses grands yeux bleus vifs et intelligents étaient remarquables et son sourire si lumineux qu’il déridait les courtisans les plus chagrins. 

Son entourage s’aperçut rapidement qu’elle possédait un don : celui des couleurs, de la peinture et de la sculpture. Ses mains transformaient tout ce qu’elle touchait en trésor; et, sous la caresse de sa paume, naissaient des formes étranges, si belles que sa réputation d’artiste fut connue dans tout le royaume.
 
Le roi, son père, adorait cette fille si douée et si aimable ! Elle lui rappelait tant sa chère femme, morte en couches ! C’était sa fille préférée et il veillait à la protéger des mauvaises langues, des railleries hypocrites et des souffrances de cette terre.
 Comme elle était toujours habillée de vêtements
bleu-myosotis (ce qui veut dire "oreille de souris") et que la discrétion était son attitude coutumière, son père l’avait baptisée avec tendresse sa petite «Souris Bleue», et personne, jamais, ne lui connut d’autre nom. 
Ainsi la vie de la petite princesse aurait pu être très heureuse si elle avait vécu seule, au palais…  Mais
Souris Bleue, n’était pas l’unique fille du roi: 

elle avait une sœur aînée, la princesse Aurore, aussi belle que jalouse, aussi dure que méchante. Cette dernière détestait la cadette.
- «Pourquoi Aurore ressent-elle si peu de tendresse envers ma petite, se demandait parfois le roi ? Elle a reçu tellement de dons et d’attraits à sa naissance et la plus jeune si peu… Tous sont charmés par sa beauté et sa grâce. Tous l’aiment et aucun ne résiste au moindre de ses caprices.»

Quand Aurore eut vingt ans, elle réclama le plus magnifique des bals et elle exigea que les plus riches partis du royaume y soient invités…  «A la fin de la fête, je choisirai celui que je veux épouser. Il est grand temps que je prenne mari.»
Et comme Aurore avait une volonté inflexible,  le roi ne chercha pas à s’opposer à sa décision. Il pensait également, qu’une fois mariée, Aurore cesserait de jalouser sa sœur et que l’entente familiale en serait renforcée.
On prépara donc le château pour cette grande occasion. Jardiniers, cuisiniers valets et bonnes travaillèrent de longs jours à sa décoration, à l’élaboration des menus. La fête ne devait pas durer une seule soirée mais sept longues semaines car beaucoup d’invités viendraient de pays lointains. Cependant, ce serait seulement le dernier soir que la princesse annoncerait qui serait l’élu de son cœur.
Tous les princes, contes, ducs célibataires de tout âges furent donc conviés à cette fête exceptionnelle.

Et chacun d’entre eux chercha avec ardeur le cadeau le plus somptueux afin de se faire remarquer de la belle princesse… 
Souris Bleue prépara, elle aussi son cadeau : elle fit le portrait d’Aurore. Elle peignit les traits délicats, les cheveux fins et bouclés, le port gracieux et royal de sa sœur mais son regard était différent, doux et tendre à la fois, vif et pétillant d’intelligence. Il était très éloigné de la réalité …

C’était une Aurore qui n’existait pas mais c’était ainsi que son âme voyait sa sœur aînée, des traits parfaits et un cœur aussi généreux que le sien.
Quand les préparatifs furent enfin terminés, les premiers invités arrivèrent en un long et somptueux défilé de carrosses. 
Les seigneurs,   les courtisans et leurs domestiques vinrent s’installer au château. La demeure auparavant paisible, s’emplit de rires et de musiques. On y entendit alors parler d’innombrables langues, curieuses et chantantes, gaies et vives. On aurait pu croire que la terre entière se trouvait rassemblée au château du roi René, premier du nom !… 
Les prétendants firent aussitôt remettre leurs présents à la princesse. Mais Aurore, après les avoir examinés, les trouva sans intérêt.
Comme elle était cupide   et orgueilleuse,
les bijoux lui parurent de taille trop modeste, les coffres insuffisamment chargés dor, de pierres précieuses et de sculptures et les atours peu élégants. Quant aux soupirants, ils lui semblèrent si fades ! Ils étaient loin de posséder les qualités requises pour épouser une princesse de son rang et de sa beauté !
 
  Les jours passèrent et les réjouissances étaient presque terminées lorsque arriva un jeune prince mystérieux, vêtu d’une fine tunique blanche et aérienne et d’un pantalon large taillé dans le même tissu. Ses immenses yeux de biche, emplis de rêves, rehaussaient l’éclat d’une peau satinée et légèrement ambrée. Nul ne savait qui il était, ni d’où il venait.  C’est le plus beau des princes, assurément, pensa Aurore. C’est lui que je veux! Et dès cet instant, la princesse s’attacha aux pas du jeune homme, lui offrant ces plus beaux sourires…

 Souris Bleue, de son côté, sentit son cœur battre très fort quand elle entendit la voix si mélodieuse du jeune homme. Le timbre en était harmonieux, parfait. Il en jouait comme d’un instrument de musique. Quelquefois, elle était douce, caressante et parfois aussi légère que le chant d’un rossignol. Il avait un millier d’histoires à raconter, toutes plus belles et plus poétiques les unes que les autres. Et la jeune fille ne se lassait pas d’écouter les nombreuses légendes des pays qu’il avait parcourus. Elle souhaita qu’il ne s’arrêtât jamais ! Pourtant, il ne lui prêtait pas attention… Et fait étrange, il ne semblait pas non plus avoir remarqué la beauté de sa sœur !
 
Le prince souriait, se déplaçait avec grâce. Son regard allait de l’un à l’autre, voltigeait mais ne se posait jamais. C’était comme si sa présence parmi tous ces gens n’était pas réelle. Il était encore sous le charme de ces pays enchanteurs qui avaient conquis son âme.  
 Souris Bleue le suivait silencieusement, seul le froufrou de sa robe trahissait sa présence. Elle le suivait comme son ombre, son double. Elle le regardait avec une admiration sans limite. 
 Elle entrevoyait dans ses yeux le reflet argenté des vagues et aimait respirer le parfum des orangers et des jasmins en fleurs dont sa peau gardait l’empreinte… 
Elle eut envie alors de prendre ses pinceaux, de mettre une couleur sur chacun des mots qu’il prononçait. Chaque son qui sortait de sa bouche éveillait en elle des sensations merveilleuses, une palette de teintes vivantes, chaudes et infinies. 

 
La veille du grand bal, alors que le jeune homme errait, solitaire et songeur, il aperçut le portrait d’Aurore accroché dans la galerie royale. 
Il s’immobilisa aussitôt pour contempler ce visage si pur. Quand il demanda le nom de la personne qui avait posé pour un tel chef-d’œuvre et qui en était l’artiste, aucune des réponses ne parut le satisfaire: Il estima que le peintre était insignifiant et que le modèle n’avait rien de comparable à cette femme, d’une perfection extrême!… Il était tombé amoureux de l’image que lui offrait le tableau ! 
Il ne pressentit pas que derrière ce modèle trop parfait, se cachait une petite souris qui aurait pu être sa jumelle de cœur tant leurs esprits étaient en accord. Il ne devina rien car ses souvenirs et ses songes masquaient la réalité.
Et sans plus d’amabilités, il quitta le château avec précipitation, à la recherche de cette femme idéale qui n’existait pas, sans même attendre le grand bal des fiançailles…Et les deux sœurs ne le revirent plus jamais. Il disparut comme il était apparu, mystérieusement… 
On raconte qu’alors,
la princesse Aurore, le cœur brisé de chagrin et d’humiliation, se jeta du haut d’une des tours du château…
  Quant à la princesse
Souris, désespérée, elle chercha refuge au Pays des milles couleurs afin de pouvoir travailler sa chère peinture, loin des hommes. Seul son père connaît le chemin qui mène au pied de l’arc-en-ciel, chaque fois que le beau temps revient après la pluie… 
Un jour lointain, le prince lassé de ses rêves, parviendra peut-être à en découvrir enfin l’accès?

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= Texte de Jocelyne Marque institutrice - Copyright

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