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Le
paysan possède un savoir général
-On remarquera que, à côté d'une foule de
connaissances précises concernant son activité, le
paysan possède aussi un savoir général, à caractère
philosophique sur le mouvement général de la vie
dans la nature, caractérisé par le cycle de la putréfaction,
lou hems, et de la naissance, qu'at hé tout base. Ce
savoir n'est pas un savoir appris dans les livres,
c'est un savoir acquis par l'expérience, mais il n'en
est pas moins aussi précis et indiscutable qu'un
savoir qui serait plus scientifique. Cette sûreté de
la connaissance de la nature possédée sans conteste
par le paysan, Daugé l'exprime par la métaphore filée
de l'école, de la lecture et de l'écriture :
A
l'escole dou sou qu'és anat : que sab lege
Non pas lou journalot de tout jour oun tourteje
La poulitique (...)
Que lech au crum, au ben, à la brume, e qu'escriut
Qu'escriut dret e pregoun à la terre oun hè base
Roumen, segle, milhoc, habe, pasteng, sibase.
Ent'escribe, sibans que hessi caut ou ret,
Qu'a la dalhe ou la pique, ou la hourque ou l'aret.
Remarquons au passage la dérision du monde moderne désigné
à travers le journalot et la poulitique.
L'assimilation de la culture de la terre à l'acte d'écrire
fait rejaillir sur les gestes du paysan, gestes
conscients et accomplis avec science, tout le prestige
de l'écriture. La métaphore de l'escole dou sou suggère
l'idée de la vérité du savoir appris directement au
contact des choses par le paysan, alors que l'école
des hommes, elle, peut donner un savoir trompeur.
Ce savoir sur la vie de la nature est indissociable
d'un savoir sur l'économie. La vie, qui ne
s'entretient que de dépenses, suppose une
accumulation permanente de biens. Le paysan le sait si
bien, lui dont toute l'activité est de produire de
quoi vivre, qu'il l'exprime par cet aphorisme radical
: Qui ne trabalhe pas, barrége (" Lou lheba dou
labouredou ", F.L., p. 29). Pour lui, l'aisance,
l'abondance sont au bout de son travail, ce qu'il
exprime ainsi : Que sab (...) que bau mey presta que
non pas de ha déute. Et pour atteindre cette aisance,
ou à tout le moins la possibilité de satisfaire à
ses besoins, il est nécessaire d'être prévoyant.
Daugé illustre ce thème à l'occasion de deux fables
et, chaque fois, il éclaire un aspect différent de
la question.
Dans le recueil A Perucades, " Lou tros de ligue
" présente un récit en octosyllabes mettant en
présence Jeantot, un bourdalè, c'est à dire un métayer,
et son maître, qui vont chercher un sac de grain.
Chemin faisant, ils marchent sur un reste de cameligue
- jarretière - que le maître demande en vain à
Jeantot de ramasser. Celui-ci ne veut même pas se
baisser pour ramasser ce qui, selon lui , ne vaut pas
un escoupit. Le maître le ramasse alors et, un peu
plus tard, c'est Jeantot qui est tout honteux de
devoir demander la liguéte car il n'a rien pour lier
le sac. Le maître qui, sans doute, a pensé à la leçon
qu'il pourrait donner à son métayer, la lui donne à
la condition que celui-ci laisse un œuf à une
clouque. De l'œuf naîtront non seulement couvées,
mais porcs et braus qui deviendront bœufs, pour qu'à
la fin Jeantot ait amassé assez d'argent pour que le
maître lui propose de lui vendre la borde sur
laquelle il travaille.
Le maître tire pour lui la leçon :
D'un oéu qu'as tirat ue
borde.
En arré nou cau escoupi,
Pas méme en u tros de liguéte.
Remarquons que la trouvaille du menu objet ne suffit
pas à produire la richesse, car cette trouvaille
s'accompagne de tout un travail. Mais c'est une
illustration du " aide-toi, le ciel t'aidera
" et un peu l'antithèse de " La laitière
et le pot au lait ".
Si la prévoyance du maître est négative, fondée
sur l'idée de " on ne sait jamais ", une
autre fable illustre cette idée de prévoyance en
montrant que c'est tout le travail et même toute la
vie du paysan qui se trouve bâtie sur elle, dans la
mesure où le travail de la terre est un travail réfléchi,
fondé sur une connaissance de la nature.
Et nous y retrouvons l'idée du paysan qui est savant.
Situé dans Fables Gascounes, cet apologue met face à
face " Lou meste e lou chibau ", celui-ci
donnant la réplique à son maître. Le cheval à la
fin de l'hiver se laisse tenter par l'herbe tendre
d'un pré fumé et saute par dessus la clôture. Le maître,
averti, réprimande vivement l'animal dont le seul
argument est que l'herbe est tendre. Le maître réplique
par une leçon de prévoyance qui montre que toute
connaissance en agriculture se ramène à prévoir
l'avenir dans la mesure où elle est une action
permettant la croissance des cultures. De plus, le
travail du paysan, travail intelligent, consiste à
devancer le besoin, c'est à dire à être un homme
avisé :
- Tégnère ? E s'at cau
tout minja sus pè belhèu ?
As pensat à l'iber ? Penses à la hégnère
Qui pe dira que nou dab lou ret e la néu ? (...)
B'ats doun besouy d'un meste
Qui sab nou pas minja-s lou blat sus pè ( ...)
N'é pas coan hè besouy qui cau bouta-s en queste.
Lou besouy qu'és un machan gus
E l'omi plan abisat que-n bau dus.
Daugé insiste par ailleurs sur l'esprit du paysan par
nature tourné vers la vérité, foncièrement honnête
moralement et intellectuellement. Dans un long poème
en alexandrins intitulé " La bertat " Daugé
définit la relation privilégiée du paysan avec la vérité.
Mais il ne s'agit pas d'une vision abstraite de la vérité
qui partirait d'un principe pour se diriger ensuite
vers les choses concrètes. Le paysan n'est pas un
esprit rationaliste porter aux spéculations, mais un
homme en relation permanente avec la vie réelle.
Aussi, dans la construction de son poème, dont la
portée philosophique est indéniable, Daugé part-il
toujours de notations venues de l'expérience et de
l'observation pour atteindre à la vérité générale.
Il évoque l'élément de clarté constitutif de
quatre réalités importantes, voire essentielles de
la vie, qu'elles appartiennent à la nature ou soient
produites par le paysan: L'aygue, la luts, lou roumen,
lou bin.
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