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L'intelligence
du paysan gascon
-Et il affirme l'intelligence du
Gascon véritable :
Pèc ? Lou Gascoun, lou Franc ne-n é ne tchic, ne
brigue.
Ne pren pas lou licot p'un tros de cameligue.
Cet esprit délié, vif, venu de l'observation et de
l'habitude de la discussion, au marché et en toute
occasion de rencontre, peut aller jusqu'à l'humour,
un humour cinglant, capable de régler un conflit, en
faisant éclater la vérité, comme le montre
l'anecdote contée dans une fable moderne intitulée
" Lou pan blan " (A. P. , p.38), qui met aux
prises, devant le juge, un moussurot et un peysantas
arrabè. A bout d'argument, le premier lance l'insulte
: Quins baus-arrés néurech lou pan ! , à quoi le
paysan répond :
O bé, moussu, sus tout lou blan !
Et, Daugé, exprime ainsi l'air de délectation du
paysan conscient de la justesse et de l'à propos de
sa répartie :
Coum se goustèbe coéche d'auque.
Ainsi le poète rétablit-il la vérité sur le paysan
gascon qu'on traite volontiers à Paris de maquignon.
De ce dernier le poète dit avec drôlerie (" La
bertat ", H. e F., p.65) :
Que-n sèy qui mensounjès se-u birerén la plouje
Cade cop qui s'an dit la bertat aquets gus
Qu'ous cayt un oelh : qu'ous an encoère touts lous
dus
A l'opposé de ce trompeur, le paysan gascon est défini
comme brabe, adjectif dont le Dictionnaire de Palay
donne les équivalents français suivants : "
brave, honnête, vertueux ; probe, sage, raisonnable ;
accommodant, aimable " :
Lou Biarnés, l'Armagnac, lou Lanusquet qu'e brabe,
E se sab au marcat ha bale lou soun dret
Tant qui pot, aus ahas que-n sab ana de dret.
L'être du paysan gascon est donc caractérisé par la
droiture. C'est de cette rectitude d'esprit, reflet de
la nécessaire rectitude d'une tâche à accomplir -
dont une image pourrait être la rectitude du sillon
traçé - que naît l'égalité d'humeur du paysan,
que Daugé qualifie de tranquile. Cette tranquillité,
ce calme se perçoivent en premier lieu dans le
travail :
Un cop lou bros entrat au cam
E l'aret atalat, que-n ba d'un pas tranquile ("
Peysan ")
Elle provient de l'évidence de la tâche à réaliser
et de l'adhésion donnée à son destin qui
s'accomplit entre ces deux pôles que sont l'amour de
la famille et l'amour de Dieu. De cela, le paysan
retire un bonheur que Daugé exalte dans une
invocation au bouè de campagne (" Lou lheba dou
labouredou " F. L., p.28)
O trop urous, bouè de campagne,
Se sabs coumprene lou toun sor. (…)
Jamé la tou pats ne s'estanque.
Coum l'auserot au cap d'u branque
Atau que cante lou toun co.
En tu nat plagnit ne s'entén.
Tout jour ente la tou familhe
Que tchens l'aret ou la haucilhe,
Que prègues Diu, e qu'ès counten.
Dans "Mountagnes puntagudes" (F. L., p.7),
Daugé évoque les tranquiles pastous et leur bonheur
né de l'acceptation de leur destin :
Dab quoate pams de terre
Aquiu que soun urous
Lous besins dou tounerre
Lous tranquiles pastous
Dans "Lou crabè" ( F. L., p. 81), Daugé
met dans la bouche d'un chevrier rencontré sur la
montagne, et qu'il vient d'interroger sur son travail
et le cours de son existence, un discours où celui-ci
juge peu enviable le sort du Président de la République
ou celui des Rois, tant en France qu'en Amérique, à
la merci qu'ils sont du mécontentement du petit
peuple ou de l'attaque d'un journaliste. Ils seraient
justifiés de préférer à la leur la situation du
chevrier :
Se lous ahas ban de trabès
A bèt que ha bira la lenque :
Coan de reys doun pè s'eslenque
S'agraderen d'esta crabès !
Ainsi le paysan, qu'il soit boè, pastou,
crabè, loin de déprécier son sort , en retire une
satisfaction née de l'intérêt qu'il prend au
travail qu'il accomplit, de la soumission à un ordre
naturel et de la conscience de sa valeur . Cette dernière
et le prestige qui s'attache à celui qui pertout hè
minja pan blan se lit les nuits d'été dans le ciel,
représentés par la constellation du Bouvier guidant
le champ des étoiles dans ce beau quatrain de "Neyt
d'estiu" (H. e F., p.97 ):
Au cèu, doun lou bèt
tems tire las taralaques,
Que bey lou Bouè , pitat en deban dou gran Ca,
Guisa toustem de cap au Camin de Sent Jaques :
De las esteles d'or que-s hè lou milhouca.
Tel qu'il nous
apparaît, le paysan, avec sa stature physique, sa
science précise et concrète, son humour, son goût
du vrai et la sûreté avec laquelle il mène ses
affaires, est un être fortement individualisé, une
sorte de seigneur de la terre qui a pour château le
ciel, dit aussi Daugé. Ce caractère bien dessiné,
cette solidité sont sans doute trempés par le
travail qu'il accomplit quotidiennement, mais ils sont
aussi préalablement ce qui lui rend possible
d'accomplir et d'affronter ce travail qui n'est pas
des plus aisés. |