Que
le jeune Paul Valéry ait été saisi, au
Musée Fabre de Montpellier par ce tableau, un poème en prose de
1791 en témoigne.
Le lecteur de Jean de La Croix, l'amoureux du siècle d'or espagnol,
se mire, se voit comme présence à soi et absence, avec l'illusion
que donne le coup de foudre qui croit à l'instant où le palpable
épouserait l'impalpable.
C'est donc un paradigme
que le livre de Serge Bourjea file avec maîtrise: à la fois modèle,
structure qui éclaire l'ensemble de l'œuvre et donne donc un
nouveau chemin avec lequel la progression de l'étude est assurée
-mais aussi l'institution d'un déchirement qui substitue à un
ordre ancien, à une chère vision pour certains, un autre regard
sur Valéry, plus simple et plus éclairant.
Comme un coup de sonde rejoint l'universalité d'une nappe phréatique,
ce livre retrouve les problèmes contemporains, l'hésitation entre
le corps et la chair, l'énigme du visible et de l'invisible auquel
les penseurs du XXème siècle se sont affrontés.
C'est dire
l'intérêt de cette oeuvre, dans laquelle le raisonnement vigilant
ne quitte jamais les textes et nourrit une pensée personnelle aux
sources des grandes disciplines contemporaines.
Voilà
qui aidera à revenir, à réfléchir sur la pertinence du trait
lancé par Francis Ponge contre Paul Valéry: "A brandir
Mallarmé le premier qui se brise est un disciple soufflé de
verre". (Le parti pris des choses. Page 137. Gallimard). Le travail de monsieur Bourjea est d'abord une oeuvre de
justice.
Joseph
Llapasset.
Sainte
Alexandrine Sainte Agathe
Quel sommeil n'accorde à nos ténèbres intimes de telles
apparitions?
Une rose ! c'est la première lueur parue sur l'ombre
adorable.
Elle se figure doucement en cette martyre silencieuse, penchée.
Puis un vif manteau fuit par derrière - l'étoffe baigne dans
l'obscurité pour laisser très beau le geste idéal
Car, issues des folles manches citrines, les mains pieuses
conservent le plat d'argent où palissent les seins coupés par
le
bourreau - les seins inutiles qui se fanent.
Et regarde la courbe de ce corps que les robes allongent, des
minces cheveux noirs à la pointe délicieuse du pied, il désigne
mollement l'absence de tous fruits à la poitrine.
Mais la joie du supplice est dans ce commencement de la
pureté : perdre les plus dangereux ornements de
l'incarnation, -
les seins, les doux seins, faits à l'image de la terre.
Paul Valéry
(1891. Sur quelques peintures. Œ 2-1289)