Bourdon n’eut pas en fait l’occasion de
donner la pleine mesure de lui-même. À vingt et un ans, revenant
de Rome, en 1637, il est un grand peintre, mais à Paris Vouet est
tout-puissant, et accapare les grandes commandes. Si le May de 1643
fait éclater son mérite, bientôt Le Brun revient d'Italie et
l'universelle compétence de celui-ci l'emporte.
L'épisode suédois, en 1652, lui donne l'espoir
de trouver enfin le théâtre à sa mesure, de jouer à Stockholm le
rôle que le Primatice ou Vouet avaient tenu à Paris. Ne voyons pas
dans le mirifique projet de mausolée à la gloire de Gustave
Adolphe, complaisamment relaté par Félibien, une fantaisie de
l'historien : mais la mesure des espérances que pouvait
susciter le mécénat de Christine. La désillusion dut suivre de près.
Les bruits d'abdication, qui couraient déjà, firent comprendre
qu'il n'était pas question de projets grandioses. Peut-être rêva-t-il
encore, en 1657. de créer à Montpellier une Académie sœur de
celle de Paris, la désillusion fut encore plus prompte. Au reste
Paris commençait à resplendir d'un tel éclat qu'il apparaissait
plus enviable d'y être le second que de se retrouver le premier
dans son village. La Galerie de l'Hôtel Bretonvilliers en fut la
preuve.
Cette grande entreprise, promptement et
brillamment conduite, admirée du Bernin lui-même, marquait, à
l'approche de la cinquantaine, le début d'une nouvelle carrière.
Le destin devait se montrer plus cruel que jamais. Il interrompit la
vie de Bourdon à cinquante-cinq ans, à l'apogée de son art, et
l'on rêve de ce qu'eussent été les grandes œuvres des dernières
années, s'il avait atteint les soixante et onze ans de Le Brun, les
quatre-vingt trois ans de Mignard. Puis il détruisit ce chef-d'œuvre,
sans même en laisser des traces suffisantes pour qu'il soit
possible de le reconstruire en pensée. Perte infinie, qui découronne
l'œuvre entier. C'est par cette galerie, estimée la plus belle de
Paris, que Bourdon pouvait se mesurer à Pierre de Cortone, à
Romanelli, à Vouet, à Le Brun lui-même. C'est par là qu'il échappait
à cette qualification de peintre de genre où les petits esprits du
XIXe siècle allaient un jour vouloir le rabaisser.
Rien hélas n'a sauvé de la ruine l'œuvre de
Bourdon, peu à peu amputé de pièces majeures et envahi de médiocrités
qui le déshonorent. La suite de l'Histoire de Moïse a
disparu. La série des Sept Œuvres de Miséricorde a été
laissée dans un tel état d'abandon qu'elle n'est plus qu'une ruine
indigne. Les grands morceaux peints pour Cologne semblent tous détruits,
de l'anthologie des 37 œuvres nommément citées par Guillet de
Saint-Georges en plus de la galerie Bretonvilliers, il ne s'en
retrouve que sept ou huit. Des dizaines de Sainte Famille
gravées au XVIIe siècle, combien d’originaux ont-ils été
identifiés ?. Inversement, le nom de Bourdon a longtemps servi
a couvrir des répliques ou des pastiches de Poussin, et quantité
de compositions banales que l’on appelait avec mépris
"classiques". _ Quant aux dessins, sur les milliers de
feuilles, tout juste en a t-on retrouvé quelques dizaines de pièces.
Forte et ferme évolution d’un génie
En dépit de certains jugements malveillants,
dont ceux de Félibien, la précocité et la virtuosité de Bourdon
ont fait que dès sa formation il a produit des chefs-d’œuvre. On
admet d’ordinaire que jusqu’à trente ans un peintre, pour se
former, copie ou imite ses prédécesseurs, voire ses contemporains.
Quand Bourdon est à Rome, il regarde en effet de tous côtés :
Poussin, Castiglione, Cerquozzi, Van Laer, Claude et bien
d’autres. Mais s’il copie littéralement Claude, il exécute un
chef-d’œuvre que tout Rome croit de la main du maître. S’il
adopte la manière de Van Laer, il peint une toile qui l’emporte
sur tous les Van Laer connus. Et c’est en 1636-1637 : il
n’a que vingt ou vingt-et-un ans.
Le May de 1643 – il a vingt-sept ans
– marque la fin de ces hésitations. Ce grand tableau est d’une
telle originalité qu’il est bien impossible de lui désigner une
source et de lui trouver des épigones. Désormais Bourdon est en
pleine possession de ses moyens ; il est lui-même, à la
pointe des recherches parisiennes du moment, et va se tourner vers
des recherches neuves, tenter de résoudre une série de problèmes.
Mais pendant quelque vingt-huit ans, Bourdon manifeste une cohérence
et une fidélité envers lui-même qui peuvent se comparer à celle
des Champaigne et des Le Sueur. De la monumentale Déploration
sur le Christ mort de Saint-Benoît (Louvre) à celle que vient
d’acquérir le Musée Fabre, petit chef-d’œuvre où se pressent
déjà toute la poétique de l’art " baroque ",
on peut suivre la forte et ferme évolution d’un génie.
Cette unité profonde a pour corollaire une
grande diversité d’expression. Bourdon semble passer sans effort
du petit tableau de piété aux compositions monumentales, du
portrait au paysage
La postérité a facilement trouvé matière à
choisir. Selon les goûts et tendances de l’époque, et avec une
lucidité inégale. Les uns ont prétendu que Bourdon était un
artiste fourvoyé dans un temps et dans un milieu qui convenaient
mal à son génie : il était né pour le réalisme
D’autres ont estimé que l’importance de
Bourdon dans la peinture française venait de ses portraits
D’autres encore n’ont pu retenir leur
admiration devant les paysages peints par Bourdon.
Le génie de Bourdon s’est aussi
remarquablement exprimé dans toute sa force, dans toute sa science,
avec les tableaux mythologiques et religieux
qui le placent au premier rang des peintres français
du XVIIe siècle, entre Le Brun et Le Sueur.. Leur juste équilibre
entre la psychologie et l’expression plastique s’inscrit dans la
grande tradition des Clouet., il est à son mieux lorsqu’il peint
une scène de genre avec des gradations de lumière aussi subtiles
que celles de Téniers, et avec une inspiration plus délicate ;
cette tendance l’emporta dans les dernières décennies du XIXe siècle..
Riche d’une expérience déjà longue, occupant l’un des
premiers rangs à l’Académie, professeur attentif et, lorsqu’il
est à Paris, assidu, Bourdon s’estime en mesure de maîtriser les
difficultés que posent les différents genres, et il explore toutes
les ressources de la peinture.
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1 Sébastien Bourdon, sa vie son oeuvre
- Page
2 Heurs et malheurs de Bourdon
- Page
3 La peinture au carrefour des religions. Le plaisir de
peindre